Les lecteurs de ce site sont sans doute familliers de la rumba connue sous le nom de "Guaguancó Callejero" ou "Dichosa Habana" d'Ignacio Piñeiro. Une des versions les plus remarquables est sans conteste la version chantée par Gregorio Hernández "El Goyo" dans Rapsodia Rumbera. (Cet album indispensable semble être épuisé, et avoir même disparu du catalogue en ligne de la société Egrem. (Quelqu'un connaît-il un autre site de vente en ligne le proposant encore?)
La version d'El Goyo a été enregistrée dans un contexte résolument moderne. Mais, comme on peut s'y attendre d'une chanson de Ignacio Piñeiro, "Dichosa Habana" a des racines très anciennes: elle a été enregistrée dans les années 1920 sous l'apellation "clave ñañiga". Un ami m'a récemment envoyé une version digitalisée d'un enregistrement issu d'un 78 tours, et il existe quelques curieuses différences entre les deux versions, que je me propose de souligner ici.
Je vous propose d'abord d'écouter la version d'El Goyo:
Les paroles supposées sont les suivantes:
O ño ño ño, o ño ño ño, o ño ño ño-o...
A wá fu mi Elese o iyesá
A wá fu mi Elese iyesá
Ago ago ago ago ago ago
Elegguá ago Lona
Ago ago ago
Elegguá ago Lona
Dichosa Habana que confunde a la gente
Son muchos los intendentes
que viven a la campana
El que menos tu piensas se juró Abakuá
El que está en la levita entona un guaguancó
Y llama(n) al Iyambá de los Enkomo sonoros
¡Como baila el Obonekue en harmonioso compás!
Je me suis toujours demandé ce qui a inspiré ces curieuses paroles dont voici une possible traduction:
Maudite Havane qui trompe les gens
Ils sont nombreux les intendants qui vivent au son de la cloche
Celui dont tu ne l'imaginerais même pas s'est initié Abakuá
Celui qui porte la jacquette entonne un guaguancó
Et appelle l'Iyamba avec les Enkomo sonores
Comment danse l'Obonékue d'un rythme si harmonieux!
(Iyamba = haut grade de la société abakuá, Enkomo = les trois petits tambours Abakuá: obíapá, biankomé et kuchi-yeremá)
Cette chanson avait déjà été enregistrée en 1952 dans le style big-band "à la cubaine", par Senén Suarez, avec à peu près les mêmes paroles.
J'ai eu également connaissance d'une version encore plus ancienne par le spécialiste de la société abakuá Ivor Miller. Dans son article "A Secret Society Goes Public: The Relationship Between Abakuá and Cuban Popular Culture" (African Studies Review, Vol.43, No.1, pp 161-188), Miller écrit:
"[Ignacio] Piñeiro n'a pas seulement réalisé des enregistrements commerciaux de chants Abakuá, mais a également composé des textes traitant d'un aspect peu connu de la confrérie: beaucoup de jeunes hommes de l'élite sociale sont devenus Abakuá à partir de 1860. (...) La chanson "Iyamba bero" de Piñeiro (ca.1925-28) fait référence aux politiciens locaux et aux businessmen qu'il a rencontrés en jouant dans leurs soirées privées."
Je vous propose maintenant d'écouter cette version par Juan de la Cruz Izanaga, Bienvenido León and Alberto Villalón (dont Cristóbal Díaz Ayala situe l'origine en octobre 1927).
Au-delà de l'évidente disparité mélodique entre les deux versions, les paroles de cette ancienne version y sont également différentes:
Dichosa Habana que confunde a la gente
El más malo es decente y vive a la campana
Él que menos Ud. piense es un puro Abakuá
Que suelta la levita y toca el bongó
Y llamando al Iyamba Beró entona sonoro
Como regio Abanékue un harmonioso compás.
Ma traduction à partie de celle de Miller (patricio):
Maudite Havane qui trompe les gens
Le pire des hommes y devient décent, et mène la belle vie
Celui que vous suspectez le moins est un pur Abakuá
Qui ôte sa jacquette pour jouer le bongó
Tout comme il a dirigé l'Abanékue de son rythme harmonieux
Ainsi la version récente du guaguancó de Goyo admet-elle l'idée des blancs, ou des membres de la haute société "portant le costume" intégrant les rituels afro-cubains, devenus non seulement abakuá, mais également rumberos. Les parties de l'introduction chantée par Goyo ("O ño ño ño" ou "A wá fú mi Elese o iyesá") figurent également dans la version de 1952. Pour moi (guarachon), ce fait soulève une évidence: ces parties sont la marque d'une précédente version plus-ou-moins "rumba" ajoutées au Son initial de Piñeiro (lui aussi grand rumbero). D'un autre côté, les différences mélodiques posent une d'autres questions: cette chanson est-elle une rumba à l'origine? Piñeiro l'a-t'il transformé en Son? Les cas de chansons de Piñeiro qui sont à la fois des rumbas et des sones sont nombreux (cf. "Bardo"). Un bref passage de cette même chanson figure également dans une columbia enregistrée dans les années 90 par le groupe folklorique Santiaguero Cutumba sur le cd "Real Rumba", constituant ainsi une des rares rumbas à être à la fois une columbia et un guaguancó. Il serait évidemment intéressant de questionner El Goyo pour savoir où il a appris cette chanson, et s'il peut nous éclairer sur ce point.

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