lundi 11 décembre 2006

Rumberos de Cuba: Modernité & Tradition

(Crédits Photo: Patricio)


Dans le panorama discographique actuel de la rumba, si l’on fait un rapide état des lieux des groupes susceptibles d’enregistrer, sait-on bien qui ils sont, et peut-on tenter de les classer? Voici une ébauche de recensement de ce que l’on trouve parmi les disques parus cette dernière décennie:
-Les groupes-phares “historiques”, que sont Los Muñequitos de Matanzas, Conjunto de Clave y Guaguancó, Grupo Yoruba Andabó, Afro-Cuba de Matanzas, et Los Papines.
-Certaines personnalités de la rumba, en tant qu’artistes indépendants, qui produisent depuis peu des albums sous leur nom, tels: “Pancho Quinto” Mora, Gregorio Hernández “El Goyo”, Mario Dreke “Chavalonga”, Pedro Celestino Fariñas, et quelques nouveaux artistes encore inconnus internationalement.
-Des nouveaux groupes jouant un style résolument avant-gardiste, tels: Iroso Obba, ou Rumba Eriera (les deux groupes comportent plus ou moins des mêmes musiciens).
-Des nouvelles formations proposant des “mélanges” et/ou de nouveaux styles, tels: Wemilere (l’accouchement de leur album a été difficile), Awiri Yo (rumba-comparsa) ou (aux USA) Deep Rumba.
-Quelques rares disques américains (où figurent forcément quelques musiciens cubains ayant émigré aux États-Unis depuis plus ou moins longtemps): Montvale Rumba, Rumba in Central Park…
-Quelques groupes cubains régionaux réussissant tant bien que mal à produire un album: Rumbatá (Camagüey), El Folkloyuma (Santiago), Rumberos de Hoy (Santiago)…
-Des enregistrements ethno-musicologiques, produits ça et là dans divers pays occidentaux ou à Cuba.

Rumberos de Cuba en Casa de la Música de Miramar
Janvier 2004
Chanteurs invités: (de d à g)
El Goyo, El Nené, El Negro Triana, Martha Galarraga,
Juan de Dios Rámos
(Crédits Photo: Dossier officiel RDC)


En marge de tout ce petit Monde, il existe depuis les années 1990, un certain “noyau” de rumberos havanais qui se regroupent autour d’un producteur, Rodolfo Chacón Tartabull, proche de Tatá Güines et de José Luis Quintana “Changuito”, qui sont tous deux des musiciens très officiels, des stars de la Egrem. Il ne semble pas qu’il n’y ait jamais eu de groupe constitué, ni de personnalité sortant du lot pour regrouper ces musiciens sous son nom - sauf peut-être Tatá Güines.
Cet ensemble de musiciens constitue depuis 1990 ce que l’on pourrait appeler “l’école Rapsodia Rumbera". C’est de ce noyau de musiciens que va naître au début des années 2000 le projet “Rumberos de Cuba”. Nous allons tenter ici d’en citer tous les acteurs.

Maximino Duquesne, Mario "Aspirina" Jáuregui, "Marquito" Diaz
Première version de la section de percussion de RDC
(Crédits Photo: Dossier officiel RDC)


Rumberos de Cuba n’est pas ce qu'on peut appeler un groupe de guarapachangueo. Il se situe plutôt du côté de la rumba traditionnelle, mais son styke est quand même très actuel. L’utilisation simultanée du cajón et de la tumbadora (pour le joueur de tumbador) est d’emblée une marque de modernité, tout comme la manière particulière de dialoguer au sein du duo: tumbador+tres-dos. Les compositions utilisées par Rumberos de Cuba sont soit anciennes, (Omelé, Flor de Mayo), soit "créatives" (adaptation de la cumbia “El Cafetál”), soit des nouveautés (El Trovador).
Le groupe est composé à la fois d’anciens rumberos traditionalistes (Mario Aspirina) et de jeunes apportant leur nouveau style (Ariel Monteresi). Rumberos de Cuba est donc un savant dosage entre tradition et modernité.
La carte de visite des acteurs du groupe ne peut qu’imposer le respect et placer d’emblée RDC parmi les groupes les plus renommés de l’île. Nous pouvons être certains que d’ici quelques années le groupe aura fait d’avantage parler de lui. La qualité de leur premier album est telle qu’on ne saurait douter de leur avenir.

(Crédits Photo: Dossier officiel RDC)


Le chanteur Ernesto Gatel Cotó “El Gato” a été un personnage central de ce projet, en tant que chanteur principal, et pour avoir assumé à plusieurs reprises le poste de directeur musical du groupe (Voir l’article complet sur Ernesto).
Dans la première version du groupe, les percussionnistes étaient Mario “Aspirina” Jáuregui Francis, Maximino Duquesne, “Marquito” Herminio Diaz, son fils “Yosvani” Diaz, et on y voyait souvent jouer le catá Lázaro Rizo. Les chanteurs du groupe, outre El Gato, étaient: Luis Chacón Mendivel “Aspirina”, Miguel Ángel Mesa Cruz “Aspirina”, Sofía Rámos Morejón, et Pedro Francisco Almeida Berriel “Tatá” (qui travaille simultanément avec Clave y Guaguancó). La danse (et les chœurs dans les parties non-dansées) est assurée par Dionisio Paul Palma et “Aidita” Salina Sánchez.
En 2000 ils enregistrent leur premier album, sorti par la Egrem en 2004: “¿Dónde Andabas Tú, Acerekó?” (Egrem 0600). Ils enregistrent également un magnifique dvd: “Rumbón Tropical”, en invitant en autres Ricardo Gómez “Santa Cruz”.

(Crédits Photo: Dossier officiel RDC)


Ils enregistreront ensuite un second cd (trois titres) avec Tatá Güines et Changuito, dans une formation “rumba-son” en compagnie du trompettiste Julio Padrón, du tresero “El Guajiro” et d'un contrebassiste. Il ont tourné à l'étranger avec cette formule, en tant que groupe accompagneur de Changuito et Tatá (j’ai eu le bonheur de les voir au Festival “Toros y Salsa” de Dax en septembre 2002).
La seconde version du groupe inclura Guillermo Escolástico "El Negro" Triana, Juan de Dios Rámos et surtout Santiago Garzón Rill “Chaguito”, ex-Clave y Guaguancó, qui devient pendant un temps le directeur musical du groupe. Lui aussi a réalisé un beau dvd: “Rumbambeo”.
L’année d’après ils enregistrent un nouvel album, encore inédit, en hommage à Tío Tom. Orlando “Puntilla” Ríos est au cœur du projet. Il s’agit d’un album de huit thèmes de Gonzálo Asencio "Tío Tom", dont: “La China Linda”, “¿Dónde Están los Cubanos?” , “Camina, a Trabajar”, “Siento que me Rengaña el Corazón”, “Como tu Sabes” ou “Tierra Brava”. El Gato écrit également une columbia, qui figure sur le futur cd, appelée simplement: “Tío Tom”. Les chanteurs principaux y sont Puntilla, Miguel Ángel Mesa et El Gato, mais RDC a également invité: El Goyo, Lázaro Rizo, et, (de Grupo Yoruba Andabó) Juan Cámpos Cárdenas “Chán”, Geovani del Pino Rodríguez and Miguel Chapottín Beltrán.

Yosvani Diaz, Maximino Duquesne, "Marquito" Diaz
Seconde version de la section de percussion de RDC
(Crédits Photo: Dossier officiel RDC)


Dans les derniers mois de l’année 2004 “Marquito” Diaz meurt après une opération du cœur consécutive à un infarctus, à l’âge de 42 ans. Depuis 1992, il avait formé avec Maximino Duquesne une fameuse “rítmica”, celle qui a enregistré beaucoup d'albums importants des années 1990, dont Rapsodia Rumbera.
En 2005 le groupe change quelque peu de configuration, après la mort de Marquito et le départ de Mario 'Aspirina'.
Entre alors dans le groupe Jesús “Cusito” Lorenzo Peñalver, un des meilleurs jeunes akpwones de La Havane, excellent percussionniste. Cusito a été membre de la compagnie “Raices Profundas” et de “Chavalonga y su Ven Tú”, devenu depuis Wemilere (cd “Santería” Harmonia Mundi).
Le jeune Yosvani Diaz Herrera, le fils de Marquito, a pris une place de plus en plus grande au sein de la section de percussions. Je ne l’ai vu que continuellement progresser entre 2001 et 2004.
Le futur projet de Rumberos de Cuba est un quatrième cd appelé “Habana de mi Corazón”.

Membres (ou ex-membres) de Rumberos de Cuba:

(Crédits Photo: Dossier officiel RDC)


Rodolfo Chacón Tartabull - producteur
Né à Cienfuegos, il entre à la Egrem en 1990. “Songs and Dances” de Conjunto de Clave y Guaguancó est le premier disque qu’il produit.
Il a gagné un “Gran Premio Egrem” en 1995 avec l’album de Tatá Güines et Miguel Anga Diaz “Pasaporte”.
Il a également reçu un “Premier Prix dans la catégorie Musique Traditionnelle et Folklorique” avec l’album de Tatá Güines “Aniversario”.
Il a encore reçu un “Premier Prix du Festival Cubadisco” avec l’album “Guajira con Tumbao”.

(Crédits Photo: Dossier officiel RDC)


Marcos Herminio Diaz Scull “Marquito” - tumbador
Il débute sa carrière comme danseur en 1968 dans la compagnie “Rita Montaner”. Il commencera ensuite à jouer dans divers groupes folkloriques, et intègre le “Conjunto Artístico de las FAR” (Fuerzas Armadas Revolucionarias) dans lequel il restera 10 ans. Il mourra en 2005 des suites d’un problème cardiaque. Il avait été membre du groupe de Tatá Güines, de celui de la Canadienne Jane Bunnett, et de Rapsodia Rumbera.

(Crédits Photo: Richard Housset)


Yosvani Diaz Herrera - tres/dos
L’un des plus jeunes membres de Rumberos de Cuba. Fils de Marquito. Il a travaillé avec “Iroso Obba” et avec “Awiri Yo”.
Il a joué dans le dernier disque de Miguel Angá Diaz, et dans un projet expérimental mené par Ry Cooder.

Yosvani Diaz & Maximino Duquesne au Palenque
(Crédits Photo: Dossier officiel RDC)


Maximino Duquesne Martínez “El Moro Quinto” - percussion
Né le 29 mai 1939 dans le fameux quartier “La Cueva del Humo” à Luyanó, à un endroit nommé “Concha y Fábregas”.
À l’âge de 9 ans il a ensuite déménagé dans le quartier “Las Yaguas”, autre quartier pauvre.
Membre-fondateur du Conjunto Folklórico Nacional en 1961, il a participé dès la fin des années 1940 au fameux groupe “El Coro Folklórico Cubano”. Il a étudié et enseigné tous les types de percussion folklorique, et a toujours été considéré comme un grand rumbero, ainsi que comme un spécialiste du bembé et du güiro.
Il a participé à nombre d’enregistrements légendaires, et a pris part lui aussi au projet de la Canadienne Jane Bunnett.

(Crédits Photo: Dossier officiel RDC)


Santiago Garzón Rill “Chaguito” - percussion et chant
Né a Guantánamo, il a commencé sa carrière de musicien dans les groupes de Changüí. Après son départ pour La Havane il entre dans le Conjunto de Clave y Guaguancó, où il est resté six ans.
Il est également auteur de rumba, et a assumé pendant quelques temps le rôle de Directeur Musical des Rumberos de Cuba.
On peut trouver son dvd “Rumbambeo” sur:
www.earthcds.com/caribbean/cuba/cuba-rumbambeo.shtml

(Crédits Photo: Dossier officiel RDC)


Ariel Monteresi - chant
Souvent présenté comme un “protégé” et/ou "fils spirituel" de Juan de Dios Rámos “El Colo”, avec qui il commence à travailler à l’âge de 12 ans. Il a été membre de groupes “Ébano”, de “Obba Ilú” (dirigé par "El Goyo"), et de “Clave y Guaguancó”.
Il a travaillé pendant un an en Italie au “Cabaret Tropicana di Roma”.
Il est devenu célèbre à La Havane avec sa rumba “Dile que Yo Soy tu Tío”.

(Crédits Photo: Dossier officiel RDC)


Dionisio Paul Palma - danseur
Diplômé de la ENA en 1982, il est entré au “Conjunto Folklórico Nacional”, avec lequel il travaille encore, avec le titre de “Primer Bailarin Solista”, et de professeur.

(Crédits Photo: Dossier officiel RDC)


Sofía Rámos Morejón - chant
Elle commence sa carrière dans la musique folklorique en 1994, dans le groupe féminin “Iyá Aché”, avec lequel elle travaille pendant 7 ans. Comme beaucoup de chanteuses dans la rumba, son rôle est de chanter le yambú.

(Crédits Photo: Dossier officiel RDC)


Aida Salina Sánchez “Aidita” - danse & chœurs
Dès son plus jeune âge, elle a dansé sur scène avec des artistes tels que Merceditas Valdés ou Celina González. Elle a travaillé au sein de Raices Profundas, et de “Havana Night”. Elle a également dansé avec le Conjunto Rumbavana ou avec Jane Bunnett.

“Los tres Aspirinas”:
Cette grande famille de rumberos de Guanabacoa a eu de nombreux membres, dont beaucoup sont morts, et dont beaucoup de jeunes petits-fils et neveux perpétuent la tradition de folklore. Le nom de “Aspirina” vient d’un frère aîné de Mario Jáuregui, Pedro, souvent victimes de terribles maux de dents, et devenu célèbre pour soigner ses douleurs en gardant pendant des heures contre sa dent malade des cachets d’aspirine. On lui donna donc naturellement le surnom de “Aspirina” qu’on attribua ensuite à toute la famille.

Mario "Aspirina" Jáuregui Francis
(Crédits Photo: Pascal Gouy "El Chévere.")


Né le 22 juillet 1932, Mario est considéré comme l’un des plus grands quinteros de Cuba, avec Jesús Alfonso de Matanzas. À l’âge de 9 ans il commence à étudier les batá avec Pablo Roche, et on dit de lui qu’il apprend plus rapidement que tous les autres. Il commença à jouer dans les cérémonies alors qu’il était encore un enfant. Il dit lui-même avoir joué le quinto dans “El Vive Bien” d’Alberto Zayas, premier album de rumba enregistré à Cuba, mais il ne figure pas dans les crédits du disque.
Membre-fondateur du Conjunto Folklórico Nacional en 1961, en tant que danseur.
Il est assurément le gardien de la tradition des vieus styles de rumba et des batá de La Havane.
Il est un des toous-derniers élèves de Pablo Roche encore en vie avec Chachá Vega (Pancho Quinto venant de disparaître. De plus, au contraire de Pancho Quinto, qui “inventa” beaucoup de choses dans la rumba comme dans les batá, Mario n’a jamais changé une ligne de son style, appris avec “les rumberos de la Historia” et avec Pablo Roche.
C’est un petit homme, discret et tranquille, qui se garde en parfaite condition physique. Le musicien nantais Karim Ammour est actuellement en train d’écrire un ouvrage sur Mario.

(Crédits Photo: Patricio)


Miguel Ángel “Aspirina” Mesa Cruz “El Caballero de la rumba” - chant
Un des plus vieux chanteurs de La Havane. Il est le champion incontesté de la columbia (45 minutes). El Goyo dit de lui que ce nouvel Aspirina a été une source d’inspiration pour lui.
Membre de Conjunto de Clave y Guaguancó après sa re-formation, comme en témoigne l’extrait du fabuleux documentaire de 1967 “Y Tenemos Sabor” visible grâce à Guarachón sur ce site.
Miguel Ángel "ouvre" le disque “Rapsodia Rumbera” avec sa fameuse chanson “Miguel Ángel el Divertido”. Il a travaillé pendant des années au cabaret Tropicana.
Il est la parfaite incarnation du rumbero autodidacte, et a travaillé en de nombreuses occasions avec des légendes de la rumba havanaise, comme Agustín Pina “Flor de Amor” ou Odilio Urfé.

(Crédits Photo: Patricio)


Luis Chacón “Aspirina” Mendivel - percussion, chant et danse
Il est un peu plus jeune que les deux précédents. Luis a été directeur de nombreux groupes à partir des années 1960. Il chante, danse et joue les tambours, le tout avec une incroyable énergie. Musicien de la Orquesta Jorrín, il a été lui aussi membre-fondateur du Conjunto Folklórico Nacional. En 1964 il fonde son propre groupe, Sicamalié.

Rumberos de Cuba a produit le cd “¿Dónde Andabas Tú, Acerekó?” qu’on peut trouver sur:
www.egrem.com.cu/catalogo/undisco.asp?codigo=CD-0600
www.descarga.com/cgi-bin/db/20747.10?yteNAN7v;;340
www.mostwanted-online.nl/shop/catalog/

et un remarquable dvd, “Rumbón Tropical”, qu’on peut trouver sur:
www.boogalu.com/generic121.html
www.earthcds.com/caribbean/cuba/cuba-rumbon.shtml
www.descarga.com/cgi-bin/db/20667.20?yteNAN7v;;403

samedi 9 décembre 2006

Entretien avec Gregorio "El Goyo" Hernández

(Credits Photo: El Goyo avec Rumberos de Cuba, janvier 2004, invité pour un "Mayeya" en duo avec Juan de Dios Rámos. Dossier officiel de Rumberos de Cuba)

Toujours dans le but de commémorer les 70 ans d'El Goyo, nous publions, en tant que suite à l'article paru le 8 décembre dernier, un entretien avec le maître réalisé lors du Stage International de Tournai en août 2005, en Belgique. Goyo est l’habituel professeur de danse afro-cubaines de ce stage.
Il nous raconte ici comment la Rumba a cessé d’être uniquement un évenement musical spontané “de quartier” ou “de solar” avec l’apparition d’orchestres professionnels, de réelles “agrupaciones de rumba”, au début des années 1950.
Il explique l'importance du premier enregistrement commercial de rumba jamais paru, en 1956, “El Vive Bien” de Alberto Zayas y su Grupo Foklórico, qui contribua à la création de groupes tels Los Muñequitos de Matanzas.

P: Cher Gregorio, j’aimerais que tu me parles à nouveau des premiers groupes de Rumba, dont le premier était “Conjunto de Clave y Guaguancó”, m’as-tu dit…
G: Oui, Clave y Guaguancó fut le premier, après la disparition des coros de rumba.
P: Les coros de clave?
G: Les coros de clave, et ensuite les coros de guaguancó: El Paso Franco, los Rápidos Fiñes, los Roncos, ils étaient toute une série de groupes. Je ne me les rappelle pas tous.
P: Existaient-ils déjà au début du XXe siècle?
G: Oui. Et ensuite se forme le groupe de Clave y Guaguancó. La date que l’on connaît pour la naissance ce groupe, c’est le directeur de l’époque, Agustín Pina "Flor de Amor", qui la donne. dans une entrevue avec Amado Dedeu (actuel directeur): “Je ne me rappelle pas bien, mais je sais que c’était pendant le seconde guerre mondiale”, dit-il. Et de là, on en a déduit qu’il s’agissait de 1945. Pourtant il est clair que la guerre n’a pas duré qu’un an - quand était-ce exactement: au début, à la fin? Alors on a choisi un moyen terme et on a dit que c’était en 1945. Ensuite, en 1953 apparaît le Coro Foklórico Cubano, que fonde Odilio Urfé. Ils graveront un disque qui s’appelle “la Rumba y la Conga”, mais on dit que ce disque a été produit sur le label américain Gema, et qu’il n’a pas été distribué à Cuba, parce qu’ils n’avaient pas confiance en son éventuel succès dans l’île.


Apparaît ensuite Andrés Castillo, chef de production de la Panart (premier label cubain). Il a alors tous les pouvoirs, et il choisit d’enregistrer cette chanson: El Vive Bien. Et ça a été un succès incroyable. Mais à l’époque, ce n’était pas comme maintenant, où il faut, pour faire la promotion d’un disque, aller à la radio, à la télévision, non… Il fallait que le disque passe dans les victrolas (les juke-boxes). On entrait en studio et on en ressortait avec son disque en main. Il y a des disques qui étaient mauvais, certains étaient “montados” (“à l’envers”) dans la clave! Il te suffisait des réunir quelques amis, tu amenais un peu de rhum et le studio ne te faisait rien payer pour t’enregistrer!. Les enregistrements officiels, jusqu’à il y a peu, à Cuba, coûtaient dix pesos de l’heure. On enregistrait directement et tout le monde commença ainsi à faire son petit disque. Mais le seul qui ait eu du succès, c’est “El Vive Bien”, et grâce aux victrolas, ça a fait un boum retentissant, une folie! Toutes les victrolas avaient ce disque. Finalement, il est entré à la radio, puis à la télévision. Et c’est à partir de ce moment que se sont multipliés les groupes, comme Los Muñequitos…
P: Mais dans le disque d’Alberto Zayas il y avait des gens du Coro Foklórico Cubano, non?
G: Oui, c’était comme une espèce de scission dans le Coro Foklórico Cubano.
P: Maximino Duquesne était dans le Coro Folklórico…
G: Oui, Maximino est un vieux, un excellent rumbero. Tu sais qu’on l’appelle “El Moro Quinto”… Au début le CFC s’appelait “Lulú Yonkorí” et prit le nom de Coro Foklórico Cubano après l’enregistrement de leur disque. Tous ces groupes petit à petit vont être amenés à disparaître dans les années 1960, et n’enregistreront plus jamais rien. Même les Muñequitos ont disparu pendant un bon moment, à cette époque. Jusqu’à ce qu’ils réapparaissent dans les années 1970.


Tu n’as jamais entendu la rumba qui dit:
“De nuevo aquí tienen a Los Muñequi-itos” - écoute bien ce morceau. (ndt.: il s'agit de "Óyelo de Nuevo", dont les Muñequitos ont enregistré pas moins de 6 versions). Tu verras que tous ces gens ont disparu pendant les années 60. Fariñas (Pedro Celestino) était dans les Muñequitos avant qu’ils disparaissent, mais a dû laisser le groupe, parce qu’il n’y gagnait que 150 pesos par mois, alors il est venu à La Havane. Et comment faire pour survivre là-bas? Poutant Fariñas y avait un bon poste - il jouait le tres-dos. Chacho, un bon ami à moi lui aussi était dans les Muñequitos, et lui aussi a dû partir: il ne gagnait rien.
Tous ces groupes: Los Hijos Buenos, Los Distintos, Los Principales, Los Tercios Modernos, Los Parragueños... tous ont disparu. J’étais dans Los Tercios Modernos, avec Juan de Dios (Rámos) “El Colo”, Maximino Duquesne, et José Antonio. Et aussi avec Miguelito et Carlos Quinto qui vivent aujourd’hui à Chicago… nous nous sommes maintenus jusqu’en 1961. Il y avait aussi Zorrín qui n’est plus musicien professionnel maintenant, et Pipi qui est aux États-Unis, lui ausi.
P: Les Muñequitos, donc, ont disparu pendant un moment.
G: Et sont réapparus, d’où la rumba:
“De Nuevo aquí tienen a los Muñequi-itos
Ahora sí es verdad que desaparecieron, aquí están”.
Ce morceau appartient à l’Histoire. Les gens commencèrent à parler, à dire du mal du groupe entre eux, d’où l’estribillo.
“Un día yo salí de mi casa, de mi casa
Con la mente muy entretenida
Después yo fui sorprendido con cosas que aquí se dan.
De nuevo aquí tienen a Los Muñequitos.
Ahora sí es verdad que desaparecieron, aquí están.
Veni' para que aprecien su valer
No le temen a la calumnia
Ni les sorprenden la injuria, aquí están
Los Muñequitos en la calle, hablen habladores”.
“Un jour je suis sorti de ma maison, de ma maison
Avec à l'esprit des pensées joyeuses
Ensuite j’ai été supris par les choses qui se passent ici
À nouveau ici voici les Muñequitos
Oui, c’est vrai qu’ils avaient disparus, les voilà.
Venez pour aprécier vous-mêmes leur valeur
Ne craignez pas la calomnie
Ne soyez pas surpris par l’injure, les voilà
Les Muñequitos sont dans la rue, parlez, mauvaises langues”



VIDEO: Conjunto de Clave y Guaguancó: yambú con cajones,
TV Cubaine 1970's.


Dans le “Conjunto de Clave y Guaguancó” arriva ensuite comme directeur Amado Dedeu, qui changea la ligne directrice de ce groupe, qui avait été créé pour maintenir la tradition.
P: C’est-à-dire: Coros de clave avec Coros de Guaguancó.
G: Exactement. Ce groupe avait une ligne de conduite qui a ensuite disparu. Ils travaillaient avec des cajones, uniquement avec des cajones. Vêtus de blancs, avec des alpartagas (des espadrilles) blanches. J’ai un enregistrement de cette époque chez moi: il y avait là Agustín Gutiérrez (8), Miguel Ángel Aspirina, Chano, pas Chano Pozo, mais le Chano de Malanga.


P: À Matanzas, la même chose s’est-elle passée, la ville avait-elle également ses groupes?
G: Non. Los Muñequitos se forment à cause du succès de Lulú Yonkorí, et ensuite se crée Afrocuba de Matanzas. Et également “El Folkloyuma” à Santiago de Cuba.
P: Ainsi, El Folkloyuma est lui aussi ancien…
G: Oui. Mais tous ces groupes apparus après le succès de Lulú Yonkorí ont disparu, sauf Clave y Guaguancó et le Coro Folklórico Cubano qui se sont maintenus - avec difficulté -, parce qu’ils étaient devenus une partie du “patrimoine”. Pendant un moment l’état leur a garanti un salaire fixe, à ce titre.
Odilio Urfé, lui, commença à travailler pour la musique pour touristes fortunés de l’époque. Au cabaret “Sans-Souci”, au “Tropicana”. Il avait le pouvoir de s’insérer dans tous ces projets. Ils ont tourné avec la revue “Van Van Iroko” en 1956 au Tropicana, et en 1958 ils étaient au Sans-Souci. Il y avait là quantité de musiciens excellents, venus de la rue, qui sont passés par cette revue. C’était le meilleur projet, le seul où il y avait un peu d’argent.

(g à d:) Ignacio Piñeiro, Marina Sánchez,
Estela Rodríguez & Ana María García
après un concert du Coro Folklórico Cubano (1960's).

(De: Notes du cd: Coro Folklórico Cubano,
"...En Un Solar Habanero," EGREM CD 0424)


Comme Emiliano Sanchez, comme... la défunte Estela Rodríguez, Je ne me les rappelle pas tous, malheureusement. Les soeurs Romay, [Mercedes and Juanita], Marina [Sánchez] (1920-2002) jouait du saxophone avec Anacaona, mais elle les a quittées pour rejoindre le Coro Folkórico. Parce que Odilio Urfé, Monsieur Odilio Urfé avait toujours du travail pour elle, et qu'elle qu'elle pouvait gagner sa vie.

P: Y avait-il dans ces cabarets des musiciens qui sont devenus célèbres aux USA comme Julito Collazo, Mongo Santamaría ou Francisco Aguabella?
G: Il faut savoir que la rumba cubaine a été connue par les disques aux USA avant de l’être à Cuba. Tous ces gens qui sont partis travailler là-bas étaient célèbres à Cuba.
P: Mongo a gravé un premier disque de foklore aux États-Unis avec une seule rumba instrumentale. Il en a gravé un second en 1955, appelé “Changó” (Lp Tico 1149), ré-édité en 1978 sous le nom de “Afro-cuban Drums & Chants” (Lp Vaya 56), avec cette fois quatre rumbas. Après cela, il sort aux début des années 1960 un troisième album: “Bembé” (Lp Fantasy 8055), ré-édité en une compilation (avec un album de cha-cha-chá) sous le nom “Our Man in Havana”.


Dans ce dernier figurent cinq rumbas dont une que j’ai ici et qui dit:
“El agua limpia-limpia-limpia todo (bis)
El agua también limpia la lengua de la gente”

Tu ne connais pas ce morceau? Je l’ai ici (nous l’écoutons)…
G: Je ne connais pas ce disque. Je sais quel succès Mongo a eu là-bas, je l’ai connu quand il est venu à Cuba dans les années 1980. (il écoute encore)…
Note bien qu’ici ils chantent “a coro”. Tout est chanté à plusieurs voix: c’est là l’influence des coros de guaguancó!
P: Donc, après les années 1960 réapparaissent les groupes de rumba, et ils recommencent à enregistrer? Les Muñequitos ont reparu dans les années 1970…
G: Je ne me rappele plus la date exacte. Virulilla est retourné à son ancien métier de tôlier. Sont revenus Saldiguera et Goyito Seredonio, et Abogado, qui est resté directeur. Il était jeune au début des Muñequitos, et c’est lui qui avait eu l’idée de joindre au groupe un couple de danseurs, comme Odilio Urfé l’avait fait à La Havane.
P: Le groupe s’était formé en écoutant “El Vive Bien” d’Alberto Zayas.


G: C’est ce qui leur a donné l’idée de faire leur groupe. Il y avait Ernesto Torriente, Juan Bosco, Saldiguera (Esteban Lantrí), Virulilla (Hortensio Alfonso), Goyito Seredonio (Gregorio Diaz), Ángel Pelladito, “Chachá” (Esteban Vega)...
P: Florencio Calle?
G: Florencio Calle, c’était le directeur, “Catalino” l’appelait-on parfois, ils étaient huit en tout.
P: Et ils commencèrent à composer des rumbas…
G: Non!, les compositions étaient plus anciennes… On ne faisait pas à l’époque des compositions pour un disque. Tous ces gens, et Alberto Zayas le premier, allaient des les rumbas spontanées, tout ce passait là. C’est là que sont nées les rumbas, les textes des chansons.
P: La rumba était partout?
G: Spontanée, sans organisation réfléchie.
Untel de tel solar marchait dans la rue:
- “¿Qué bola? bonjour, quoi de neuf?”
- “Tu as entendue la dernière rumba de Tío Tom?”
- “Laquelle?”
- “Celle qui dit: los Cubanos son, etc…”,
et, en traversant la rue:
- “Regarde c’est pas ce type, là, qui jouait dans le güiro l’autre jour, eh, ça va?”
arrive un quatrième, il “attrappe” la clave et boum!, et peu après ils sortent les cajones et "la rumba está formada”. Et quelques jours plus tard on remet ça…
Il y avait beaucoup d’endroits où il y avait de la rumba tous les dimanches. Moi, j’allais à Arroyo Naranjo (arrondissement du sud de La Havane), je savais que tous les dimanches il y avait de la rumba dans la maison des Calderones. Je vivais dans le quartier de El Moro, de ce même arrondissement. Ou sinon j’allais au solar “El Marinero”.
P: Et le solar “La Cueva del Humo”?
G: La Cueva del Humo n’a jamais été un solar: c’était un des trois quartiers marginaux, avec Las Yaguas et Isla de Pinos, très pauvres. Les gens plantaient quatre bouts de bois dans le sol et ils se faisaient une maison avec du bois et des feuilles de palme. J’ai un film chez moi que je te montrerai, qui s’appelle "De cierta manera," (dir. Sara Gómez, 1974) dans lequel on voit bien le quartier comme il était à l’époque.
“De cierta manera”- c’est une expression populaire ancienne que l’on utilisait: “¿Qué bola, asere?”, “No, aquí, de cierta manera” (“d’une certaine manière”).
Il y avait aussi l’expression “No hay ma’ na’” (no hay nada mas) qui était très utilisée au début de la Révolution:
“Bueno, dame un trago, no hay má’ná”, “Vamo’ pa' la rumba, no hay má’ná” (“il n’y rien de mieux à faire”). Ainsi était le langage de la rue. À propos des femmes, par exemple, connais-tu cette rumba qui dit:
“Soy Cubano, quiero a Cuba
y te canto guaguancó, de la región matancera
La Habana la cabecera, como capitál bendita
En ella se encuentra todo, lo que ustedes necesitan”
Elle dit aussi:
“Un pollo zalamero, que alegra el corazón”
Qu’est-ce pour toi qu’un “pollo zalamero”? C’est ainsi qu’on parlait des femmes: “¡qué clase de pollo!”, et ensuite on a dit: “aleja”, et ensuite “jeba”, et maintenant ils disent “mango”: “¿viste el mango ese? - c’est l’argot populaire…
Oui, c’était ainsi dans les trois quartiers similaires: las Yaguas, la Cueva del Humo et Isla de Pinos, qui se situait précisément entre les rues Castiva Taller et Cristina. Las Yaguas était dans l’arrondissement de Luyanó. J’ai également vécu là…
P: Merci beaucoup, Goyo…
G: À ton service.

En prime: une vidéo mettant en scène le fils de Goyo, Reynaldo Hernández, et son père. Posté par "avkid" sur YouTube:

Los Ibeyi Junior sur You Tube (1)


"Posté" par "wuakeen".
Durée: 7.00
Peut-être la meilleure vidéo postée sur YouTube par wuakeen. (voir le 2e volet batá sur http://echuaye.blogspot.com).
Les enfants-prodiges musiciens ou danseurs sont légion à Cuba. On connaissait ceux qui se produisent avec Les Muñequitos de Matanzas ou avec Afrocuba de Matanzas. On connaissait mieux encore en France le célèbre Eric Michael Herrera Duarte "Lucumí" grâce au film de Tony Gatlif "Lucumí, l'enfant rumbero".
Les deux nouvelles stars en herbe du folklore havanais sont maintenant Didiel Acosta et Elisier Chapottín, mis ici en scène au Festival "Fiesta de Tambores". Ces deux enfants figurent sur l'album de Miguel "Puntilla" Ríos: "Oloyú Oba - Oñí Oñí", enregistré à Paris. Ils étaient tous deux également dans la comédie musicale de Jérôme Savary "Chano Pozo", qui n'a eu malheureusement que peu de retentissement en France.
Los Ibeyí est le groupe dirigé par Daniel Rodríguez, chanteur et joueur de tambour, qui figure également dans le cd de Miguel Puntilla, et que l'on voit ici jouer la clave.
L'attitude et la maîtrise de Didiel Acosta (quinto et chant) sont époustouflantes. Elisier Chapottín joue le tres-dos. Ils chantent à deux voies successivement "La Media Vuelta" et "El Cisne Blanco", deux boleros devenues des rumbas.